Cyesm / Blackmail

« Certains albums se construisent autour des mots, d’autres se suffisent de simples notes. Des disques font rêver, d’autres amènent l’auditeur à recoller les pieds sur terre. Le premier opus de Cyesm est plus que ceux là : ni l’un ni l’autre, mais l’un et l’autre.

Blackmail a cette dualité, cette empreinte sonore qui scelle une emprise visuelle sur l’imaginaire comme sur la réalité de l’auditeur. Son trip-hop lugubre déambule avec détermination au milieux de friches industrielles et autres bâtisses craquelées. Son ombre parcourt un bitume aux lignes blanches usées, s’engouffre dans les fissures de murs pas (encore) tout à fait orphelins. Il est le gardien de ces lieux, noyés dans une brume légère constellée de néons agonisants et transpercée par quelques douches de lumière issues de lampadaires isolés. Le trajet de Blackmail se fait au détour de portes battantes, le long d’un sol jonché de vert pillé et de poussière, où un souvenir, une trace, une histoire gît à chaque angle.

Rencontre du gigantisme et de l’abandon. L’album de Cyesm est bien plus hanté que vide. Au point de broyer du noir ? Savamment alors, à travers des beats relativement lents qui affectionnent les reverbs –spécialement sur les caisses claires- et cymbales qui tanguent. De nombreuses parties de guitares électriques torturées et saturées fendent l’atmosphère d’un tracklist construit autour de morceaux évolutifs. Suffisamment pour que les paysages de déserts périphériques qu’évoquent Blackmail s’y mettent en mouvement, suffisamment pour que la musique pénètre l’âme de l’auditeur et y orchestre un ballet où la mélancolie de l’abandon (« Muted Words », « Stay In Confusion ») fusionne avec la colère du vide (« Betray », « Forget bloods »). Les souvenirs s’animent le long d’un décor constitué de longues notes planantes, tantôt au sens propre, tantôt au sens figuré. Allure de menaces, suspens à la démarche sombre autant qu’ample et oiseaux de mauvais augures planant dans le ciel galvanisent les nombreux effets aux allures industrielles dont Cyesm enveloppe ses samples et synthés. Saturations, saccades, distorsions et étirements ponctuent l’alternance entre nonchalance et tension, mènent la variation entre marche sinueuse et introspection torturée, et jouent de l’écart entre promenade fantomatique et désinvolture.

Aux guitares et batteries qui voient leurs sons résonner dans des hangars ou sous des réverbères déglingués et crépitants se collent des effleurements humains, témoignages d’un disque où la vie semble avoir été un accident. La nostalgie vengeresse voit ses mots rappés s’écouler d’une tête baissée, celle de Djoga, capuche sur la tête, plantée sur les marches d’un bâtiment décrépi. L’amertume de celui dont les illusions l’ont rendu inadapté s’entrechoque à la tristesse de Clelia Vega. Dos au mur, regardant le vent souffler sur les mauvaises herbes qui pullulent, la chanteuse laisse décoller sa voix touchante sur une production plus aérienne qu’à l’accoutumée, supportée par un joli xylophone. Blackmail où un monde de monologues, de complaintes et d’abandons, un monde où l’humanité prend tout son sens à travers ses aspects les plus rugueux, où « a tiny little spider », seule forme de vie perceptible à plusieurs kilomètres à la ronde, rappelle que l’infiniment petit peut construire l’infiniment grand au lieu de donner le cafard.

Sorte de Roadtrip sans fin ni but, sorte de visite dans les ruines d’une époque où la seule prise de recul possible reste dans la contemplation des ravages de la désertification, Cyesm illumine les vestiges. Parfois détraqués, souvent triturés et torturés, constamment vastes et parsemés de breaks contemplatifs, les sons de Blackmail habillent l’imaginaire et peignent l’errance. Ils donnent par accoup vertiges et tournis, poussent à la vision panoramique lente et posée de par leurs beats lourds et bien frappés. Ils envahissent l’espace à la manière d’un Sonic Youth au sommet de ses expérimentations sordides (« Strange landscapes ») côtoyant Archive dans sa période Londonium (« Early mourning »), et laissent une basse insidieuse s’onduler autour d’un isolement qui bâillonne autant qu’il donne envie de briser les chaînes (« Early mourning », « Road again »). Dignes des plus belles descriptions de romans où le post-apocalypstisme est l’amant de l’anticipation, l’album se permet quelques incartades, à l’image du globulant « Velvet revolution » et de son saxophone déguindé ou de « Sweet Shake » qui agite ses bras à la manière de ceux de Vishnou. Illusions ou réalités ? Véritable solitude ou appropriation de l’espace ? Une chose est sûre : avec Blackmail, Cyesm signe un disque qui emprunte autant à l’électro qu’au trip-hop ou encore au rap. 50 minutes qui rappellent que le son est l’alliance entre les lois de la physique et les soubresauts des sentiments. 50 minutes qui rappellent que la musique ne s’épanouit jamais aussi bien que dans l’immensité de l’un et de l’autre. « 

The french touch

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